«Eliminer les sots et construire les routes» – c’est un conseil de Victor Guerachtchenko, ex-président de la Banque centrale de Russie (Rus)


Beaucoup de lecteurs du P&S dans le monde voudraient savoir le destin de l'économie russe au cours de la crise financière mondiale. En tâchent de répondre à cette question, l'expertise est souvent en désaccord. Aujourd'hui nous publions l’opinion de Victor Guerachtchenko, l’un des financiers russes les plus connus, qui est exprimée dans son article pour le P&S.

 
 
Eliminer les sots et construire les routes
Presque toute la Russie – la population, les milieux d'affaires, financiers et politiques – est actuellement alertée par la croissance brusque de l'inflation, la chute brusque du rouble à l'égard des devises mondiales, et la dégradation du système financier et bancaire russe. Je voudrais parler de ses problèmes compte tenu de mon expérience de travail dans le système financier.
Parlons d'abord de l'inflation. Il y a la crainte que nous nous heurterons dans l’avenir le plus proche avec le double de sa croissance.
A mon avis, il faut prendre en considération le fait que l’inflation en Russie dans la période de restructuration n’est pas de nature monétaire, donc le surplus de devises en circulation n’est pas la cause principale de l’inflation. Notre inflation provient de l'absence de concurrence et des accords de cartel, et non pas du fait que la Banque centrale aurait émis trop de devises. Prenez l’exemple les Etats-Unis – ils ont émis autant d’instruments monétaires et titres publics qu’ils se sont endettés devant tout le reste du monde, mais il ont un taux d'inflation assez bas. Parce qu’il y a la concurrence sur le marché intérieur, y compris grâce aux importations des articles de large consommation et des aliments.
Chez nous, quand on décide sous l’influence des économistes occidentaux de lutter contre l’inflation par voie de l'augmentation de 1 % du taux de la Banque centrale, cela donne une immobilisation de devises modique sur le plan de pourcentage, mais pousse les banques commerciales à l'augmentation injustifiée du taux de crédit.
Il faut résister à l’inflation en améliorant le climat d’investissement dans le pays, en favorisant l’activité d’entreprise, par voie de la législation fiscale y compris.
On pourrait faire plein de choses, mais on ne fait rien. C'est déjà Gogol a nommé les deux problèmes majeures de la Russie : les sots et les routes. Alors, il faut peut-être éliminer les sots et construire les routes, comme l'a fait Roosevelt dans les années 1930. Ce qui aurait assuré la croissance économique. Et il ne faut pas craindre d’émettre plus de monnaie : dans tous les cas, les investissements dans l’infrastructure produiront un effet positif. Ce n’est pas la peine de faire marcher la machine aux billets et de dépenser pour le papier, il suffit d’allouer un crédit de quelques milliards de roubles au Ministère des Finances.
Les Etats-Unis créditent leurs problèmes en émettant des créances d’état, qui ne sont pas consolidés par leur économie mais que le monde entier achète. Ainsi, le soutien anti-crise de l’économie américaine n’est pas assuré par le budget mais par l’émission de nouveaux bons du Trésor. Pourquoi ne peut-on pas faire pareil ? À mon avis, il serait efficace de proposer des titres de créance d’état, y compris à la population, en tant que instrument d’épargne, en attirant dans des projets d’infrastructure les capitaux de ceux qui veulent construire leur avenir en Russie et n’ont pas besoin d’évacuer au plus vite leurs économies ou fonds.
Traditionnellement, les gens dans notre pays n’ont pas grande confiance en gouvernement, mais si on gère bien les priorités, le peuple comprendra que dans la situation actuelle il est plus dangereux d’investir en dollar qu’en créances d’état nationales, d’autant plus si l’État ne reste pas de promettre et construit enfin la grande route Moscou-Vladivostok.
Aujourd’hui plusieurs gens sont inquiétés par le sort du rouble. Il n’y a pas longtemps encore on nous disait que le rouble d’un jour à l’autre deviendrait une devise de réserve, et maintenant nous nous intéressons aux prévisions de son taux de change et de l'échelle possible de sa chute prochaine. Mais il est presque impossible actuellement de prédire le cours du rouble. On ne peut non plus parler d’une stratégie pour le gérer. Quant à la stratégie de la Banque centrale, je l’appellerais plutôt la « commande manuelle » en une situation critique.
Le cours du rouble dépend de trop d’inconnues. D’une part, il est lié au panier bimonetaire composé du dollar et de l’euro, et donc, des mesures que prennent l’administration et le Congrès des Etats-Unis et les autorités de la zone euro. Or, nous ne savons pas encore quelles décisions seront prises à l’Occident pour combattre la crise et ses conséquences.
D’autre part, le rouble est affecté par la demande intérieure de la part des personnes physiques et morales dans notre pays. Malgré le soutien porté aux plus importantes institutions financières et corporations d’état pour qu’ils puissent remplir leurs obligations vis-à-vis des créanciers étrangers, la demande des devises étrangères ne cesse d’accroître, avant tout de la part des importateurs russes traditionnels ainsi que des personnes et des sociétés souhaitant transférer leurs capitaux à l’étranger, que ce soit pas des voies légales ou illégales.
Le fléchissement du rouble est avantageux pour les exportateurs russes et pour le budget et capable de retenir l’importation en la rendant plus chère en roubles même si les importateurs baissent les prix pour les marchandises vendues en Russie. Je pense que les réserves de devises de la Banque centrale seraient suffisantes pour éviter les chutes du rouble, si on cessait d'utiliser ces réserves à créditer des problèmes de l’économie américaine.
Par ailleurs je crois que quand la situation sur le marché financier sera plus ou moins stabilisée, il sera plus facile de résoudre les problèmes de la mise sur pied du rouble comme devise de réserve régionale et de la création en Russie du centre financier international.
Mais il faut se rendre compte que l'augmentation de l’importance du rouble en tant que devise de règlement internationale est la condition sine qua non pour que la Russie devienne un centre financier mondial. La situation actuelle, où l’avenir du dollar et de l’euro n’est pas certain, est favorable pour commencer à employer le rouble lors de règlements avec, par exemple, la Chine, l’Inde, l’Iran et d’autres pays « parias », ainsi qu’avec les états membres de la CEI. Nous disposons pour cela d’une ressource très importante – ce sont les sources d’énergie, qui seront payés quels que soient les prix internationaux. Et on peut imposer le règlement en roubles. Cela pourrait créer une demande de notre devise, qu’on pourrait vendre contre les « devises convertibles » et allouer des crédits aux pays comme la Biélorussie, l’Ukraine, le Kazakhstan, l'Arménie etc. Le rouble deviendrait alors la devise de règlement dans la CEI, peut-être en Europe orientale et ensuite une devise de réserve. Ainsi, la Russie ne dépendrait plus autant des fluctuations du dollar et de l’euro.
Bien sûr que la réalisation des projets concernant le rouble comme devise de réserve, ainsi que les autres projet du gouvernement, est impossible sans stabilisation de la situation dans la sphère financière. Le secteur financier est actuellement en crise parce que les banques s’inquiètent de leur liquidité. Le problème ne réside pas seulement dans le fait qu’on a perdu la possibilité de faire des emprunts à l’étranger : il y n’avait que quelques banques qui pouvaient le faire.
Le problème est que les capitaux que la population garde sur des comptes d’épargne sont de court terme. Les banques ne sont pas sûres de pouvoir les allouer à long terme, car nos lois permettent au client de les retirer d’un compte d’épargne avant l’échéance du dépôt. Les banquiers ont peur que la population ne commence subitement à retirer les capitaux et accumulent les fonds nécessaires, y compris par le moyen de limitation des crédits.
Les autorités financières et monétaires préfèrent garder le silence et ne font aucune déclaration qui puisse calmer les déposants. Ce sont le Président ou le chef du gouvernement qui parlent à leur place, mais l’expérience historique contraint la population à interpréter leurs paroles avec une certaine ambiguïté.
Je ne crois pas que le nombre de banques en Russie puisse diminuer considérablement à cause de la crise ou des mesures anti-crise. Si on se rappelle la crise de 1998, les premières à disparaître étaient les banques majeures qui appartenaient aux groupes oligarchiques. Les banques régionales sont restées en bonne santé parce qu’elles ne pouvaient pas jouer sur le marché de bons de Trésor.
Aujourd’hui, celles qui souffrent sont avant tout les grandes banques qui avaient fait beaucoup d’emprunts sur le marché mondial. À présent, les contreparties étrangères réclament cet argent, non parce qu’ils ne font pas confiance à la Russie, mais parce qu’elles en ont besoin pour assurer leur propre stabilité. Les banques régionales, quant à elles, peuvent toujours travailler normalement.
Si on analyse les mesures qui sont prises à l’étranger, notamment aux États-Unis, pour remédier aux conséquences de la crise, on verra que les autorités pensent avant tout à la population. Nous devrions opter pour la même politique. C’est pour cela que les 50 banques russes les plus importantes où la population garde 95% de ses épargnes, doivent être aidées à tout prix. Donc, la décision de les aider à amortir leurs dettes internationales était tout à fait justifiée.
Évidemment, la Banque centrale, ayant accordé 50 milliards de dollars pour amortir la dette, doit avoir la possibilité de superviser où cet argent est réellement destiné. Mais une décision du parlement n’est pas nécessaire pour cela. L’introduction de représentants de la Banque centrale dans les conseils d’administration de ces banques pourrait être une condition essentielle de l’allocation des emprunts anti-crise : pas de représentant, pas d’argent et maintenant c'est à toi de te débrouiller.
Aucune décision spéciale autorisant la Banque centrale à contrôler la Banque de développement et d’activités économiques extérieures n’est nécessaire. La Banque de développement et d’activités économiques extérieures en tant que société commerciale allouant directement des crédits anti-crise à d’autres banques peut poursuivre en justice ceux qui n’ont pas remboursé leur crédit. La Banque centrale, elle aussi, dispose de plusieurs instruments de contrôle et peut intervenir à tout moment, si elle le veut, et si elle ne le veut pas – c’est que son administration est incompétente.
 

Le 6 février 2009

GUERACHTCHENKO Victor

Membre du Conseil d'administration de SA «GIF Glenik -M»


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