RUSSIE + UE = Europe. Par Alexandre FOMENKO (Rus)


Tous les sujets de nos anciennes disputes géopolitiques avec l’Europe occidentale sont tombés en désuétude. Car aujourd’hui, 60 ans après la fin de la seconde Guerre de trente ans des années 1914-1945, plus que jamais une réponse à la question, posée, à l’époque, par Paul Valéry à lui-même est claire.

Dans l’essai « La Crise de l’esprit », écrit après la guerre en 1919, le poète français se demandait : « L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à dire : un petit cap du continent asiatique ? Ou bien restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? » [1]

 

Depuis l’effondrement des empires coloniaux britannique et français notre continent a beaucoup changé.

Par rapport à la Chine d’aujourd’hui, avec son territoire étendu, son énorme population, sa superpuissance industrielle et militaire, par rapport à l’Inde, avec son économie aussi bien développée et sa population aussi dense, qui vient de faire irruption dans le club nucléaire, même les plus grandes puissances européennes qui, à l’époque de Valéry, étaient de vrais seigneurs de l’univers, ne se portent pas bien. Il ne s’agit pas seulement d’une population viellissante et même disparaissante ou de la déindustrialisation de l’économie mais de ce que la sensation de sa propre équité interne est perdue.

Forte, saine, sûre d’elle-même jadis, maintenant l’Europe a changé : il ne semble pas qu’elle soit prête à des exploits héroïques.  

L’Europe de Bruxelles n’a pas même envie de se rappeler sa mission religieuse d’autrefois et son patrimoine religieux et donc culturel : c’est pourquoi dans la préambule d’un projet de la soi-disante « Constitution européenne » cet évident héritage chrétien n’est pas mentionné.

(On a peine à croire que dans la galerie des batailles du château de Versailles il y a toujours un tableau représentant une célèbre victoire de Charles Martel à la bataille de Tours et Poitiers remportée en 732, où l’invasion arabo-musulmane en France a été arrêtée et grâce à laquelle l’espace de l’ancien Empire de Rome est resté chrétien pour des siècles).

Pendant que notre monde de l’Europe de l’Est, de l’orthodoxie orientale, celui de cette Sainte Russie inséparable dont parle notre Patriarche Kirill, s’est déjà mis à revenir à ses racines, le monde de l’Europe occidentale n’a pas encore quitté le Siècle des lumières, avec son rêve chimérique de la création d’une « humanité » mondiale, unie et complètement homogène.

C’est pourquoi l’Europe séculaire de l’époque de postmodernisme continue toujours de s’opposer à une nécessité évidente de retour aux sources, afin de permettre à sa civilisation et à sa culture de survivre. Incapable de les intégrer, elle craint ses « gastarbeiters » (travailleurs immigrés), fiers fils des anciennes colonies affranchies de la tutelle européenne. Incapable, à cause de sa laïcité, car, selon le pape Benoît XVI, « la raison qui est sourde au divin et qui relègue les religions au rang des sous-cultures, est incapable d’entrer dans le dialogue des cultures » [2]. Surtout, ajoutons, si ces autres cultures ne sont pas sourdes au divin.

Si abondants que soient nos contacts actuels avec l’Union européenne, l’attitude de nous, les Russes, envers l’UE est loin de celle des milieux cultuvés russes d’autrefois envers la France ou la Grande-Bretagne. Le phénomène du 19ème siècle, la gallomanie ou l’anglomanie russe, est impossible au 21ème siècle.  Nous apprécions toujours, comme au temps de Dostoevski, les « pierres grises de l’Europe », nous comprenons «la finesse de l’esprit gaulois et le sombre génie germanique » mais aujourd’hui une Europe de Bruxelles ennuyeuse n’est plus capable de nous entraîner – de rien.

C’est pourquoi notre attitude actuelle envers Bruxelles est d’un caractère tout à fait rationnel, instrumental même. Aucune autre attitude des Russes envers l’Union européenne actuelle, sauf pragmatique, n’est possible.

Cela ne veut pas dire que nous ne voulons pas de relations plus proches et plus directes avec l’UE – c’est justement ce que nous voulons, étant sains d’esprit. Car dans une mer agitée de la géopolitique et de la géoéconomie modernes Moscou et Bruxelles – l’Est et l’Ouest de l’Europe – se trouvent à bord d’un même bateau : pour nous il est plus facile de survivre ensemble, voilà tout.

Bien que l’UE actuelle traverse une rude crise de système[3], celle-ci ne fait qu’éclaircir les contours de l’idée de l’unité européenne qui était à la base de la rédaction de Rome du projet européen. Car le projet du Traité de Rome de 1957 et celui de Maastricht, ce sont deux voies tout à fait différentes vers deux objectifs différents.

Ce n’est pas par hasard qu’un Européen sage, Giulio Tremonti, ministre italien de l’économie et des finances, a comparé l’UE avec un chantier où les constructeurs ont oublié que la construction avait commencé depuis longtemps, avec d’autres objectifs, selon un autre projet et avec d’autres matériaux[4].

Créer un acteur autonome géopolitique à la base d’un « noyau » européen homogène, comparable aux États-Unis ou à la Chine d’aujourd’hui, c’est autre chose qu’élargir l’Union européenne par les pays de l’Europe centrale et de l’Est qui n’étaient jamais et même n’envisageaient pas d’être locomotives du développement militaro-politique et économique européen.

Les Français et les Allemands, tout comme des autres participants du Traité de Rome, ont toutes les raisons de regretter que les bureaucrates européens aient oublié l’idée initiale de la création d’une Grande Europe forte et homogène et non pas d’une Europe grande – et faible.

Mais au lieu de le regretter tout simplement, ne vaut-il pas mieux essayer de faire quelque chose ? Par exemple, dans le cas de la prise des décisions économiques au sein de l’UE, essayer d’affaiblir l’influence des facteurs idéologiques et de renforcer celle d’un seul facteur, du bon sens. C’est-à-dire, par exemple, la politique financière de l’Europe unie doit avoir pour objectif le développement de ses capacités productrices et non pas « la stabilisation de la balance du paiement » (selon un bon mot de Jacques Sapir)[5], conformément au « consensus de Washington ». La politique extérieure de Bruxelles doit avoir pour un objectif vraiment important à l’égard de l’espace géographique européen la création du système de son interdépendance avec Moscou, sans favoriser des complexes psychologiques anciens, parus au 19ème siècle sinon plus tôt, de certains politiciens polonais ou lituaniens.

Il faut se rendre compte de ce que, comme on chantait dans les années 60 agitées, « les temps, ça change ! » Les priorités de la politique économique européenne, entre autres, doivent aussi changer.

On sait bien, par exemple, que l’union d’après-guerre des potentiels scientifiques et industriels de la France et de l’Allemagne – à l’intérieur d’un espace économique uni – s’est effectuée sous le slogan de la lutte contre le soi-disant protectionnisme d’État. Cependant aujourd’hui le mot « protectionnisme » ne peut plus s’utiliser en tant qu’un épouvantail de la politique de marché libérale : après l’adhésion du monstre de l’économie publique chinois à l’OMC et à la suite des succès évidents de l’expansion économique chinoise en Europe, le soutien et la protection de son producteur accordés par l’État doivent devenir pour l’Union européenne un impératif.

Aujourd’hui, on ne peut pas parler d’une sérieuse concurence économique entre, par exemple, la Russie et l’UE. En tenant compte d’un niveau du développement des technologies commercialisées (c’est-à-dire, lancées au marché de consommation), beaucoup plus haut à l’UE que chez nous, ainsi que de la part de la Russie dans l’importation européenne des ressources énergétiques, on ne peut parler que de relations de complémentarité de nos économies.

Certainement, les Russes préféreraient avoir beaucoup plus d’égalité dans ces relations de complémentarité. Surtout si l’on prend en considération le niveau du développement de nos sciences et des technologies telles quelles sont, bien haut selon tous les standards mondiaux : jusqu’à présent se font ressentir des dizaines d’années d’énormes investissements soviétiques dans l’infrastructure éducative et scientifique du pays. On sait bien que c’est du point de vue de la commercialisation de nos investigations technologiques et non pas de la qualité de notre potentiel intellectuel que nous avons un retard catastrophique

Actuellement la Russie a déjà une expérience de la coopération avec l’UE, non seulement dans le domaine des recherches fondamentales mais aussi en matière d’industrie aérospatiale et nucléaire, de biotechnologie et de biomédecine. Il est grand temps de procéder à réaliser un projet de la création d’une Agence d’innovations internationale ou, au moins, franco-germano-russe[6].

Ce n’est pas du tout l’élargissement de la part de notre exportation du gaz en Europe ou même l’accès à la participation à la distribution des ressources énergétiques à l’intérieur de l’UE qui doivent préoccuper la Russie et ses leaders.

Ce n’est pas par hasard que le Président Medvedev porte l’accent sur la participation dans les projets de mobilisation du renouvellement technologique, celle dont nous avons tellement besoin en face de notre voisin China inc., et que les États-Unis refusaient récemment à la Russie, avec une enviable constance.

Il faut dire que toutes ces activités entièrement rationnelles en matière d’économie doivent être accompagnées d’un rapprochement, aussi rationnel, des positions politiques de la Russie et de l’Europe unie sur tout l’éventail des problèmes mondiaux ayant pour un objectif final l’obtention de l’unité des actions politiques russo-européenne.

Même si aujourd’hui cela semble fantastique. Avant tout, parce qu’à l’intérieur de l’UE  les relations entre les représentants du « noyau » européen et de la périphérie néoeuropéenne ne sont pas claires.

Mais à l’époque de la croissance si spectaculaire de la puissance économique et militaro-politique de la Chine et d’autres pays asiatiques, le vieil œcumène chrétien, les pays de l’UE et la Russie, n’a rien d’autre que le « partenariat stratégique ».

S’il ne veut pas disparaître dans les flots du second Exode des peuples, assez paisible mais, néanmoins, destructeur pour la structure sociale, culturelle et économique aussi bien de l’Union européenne que de la Fédération de Russie.



[1] Cf. Valéry, Paul. La Crise de l’esprit // Variété. I et II. Paris, 1998.

[2] Discours de Benoît XVI, prononcé à  l’Université de Regensburg, «Foi et raison: souvenirs et réflexions universitaires». Сf. Apostolische Reise Seiner Heiligkeit Papst Benedikt XVI. nach München, Altötting und Regensburg 9. bis 14. September 2006. Predigten, Ansprachen und Grußworte // Verlautbarungen des Apostolischen Stuhls, № 174, S. 83.

[3] Sapir, Jaques. La fin de l'eurolibéralisme. Paris, 2006.

[4] Tremonti, Giulio. Rischi Fatali. L'Europa vecchia, la Cina, il mercatismo suicida: come reagire. Milano, 2005.

[5] Sapir, Jacques. Op. cit., P. 177.

[6] Sapir, Jaques. Op. cit., P. 175-177.

 

 

Le 25 octobre 2009

FOMENKO Aleksandre

Député de la Douma de la Fédération de Russie (2003 – 2007), Membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (2004-2008), Président du Comité permanent de l’Union interparlementaire du développement durable, des finances et du commerce (2005-2007)


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